dimanche 30 mars 2014

L'émotion est dans la dopa





Oui je sais, rien que le titre et ça donne pas envie, il a un pouvoir sédatif supérieur à une chirurgie valvulaire cardiaque quand tu es l'externe qui a juste le droit de rester dans un angle du bloc, sous le regard haineux de l'IBODE. Mais une fois de plus, grâce à Maryse et Pierre, vous allez voir que c'est plutôt intéressant.

Je vous rappelle le principe, Maryse, PUPH, MD, PhD, neurologue émérite, et Pierre, NeuroVasculaireMaisYaPasDeSotMétier vont-nous lire un article pour essayer de nous le faire comprendre.

Aujourd'hui aucun des deux n'est à son avantage, car le model utilisé est chirurgical, et les deux ont un blocage pour communiquer avec des homos habilis (même si Pierre à un certain avantage du fait de sa proximité génétique). L'article du jour est Mood and behavioural effects of subthalamic stimulation in Parkinson's Disease Castriato et al, Lancet Neurol 2014 ; 13 : 287-305


Mais chut, les lumières s'éteignent, les trois coups de bâton retentissent, Maryse entre sur l'estrade dans une tenue blanche rayonnante amidonnée, accompagnée par une escorte sobre de deux externe (les restrictions budgétaires sont de plus en plus violentes) portant trompettes, oriflamme, et pétales de fleurs en plastique (les restrictions budgétaires de l'APHP sont franchement insupportables). Pierre, rentre accompagné simplement par son AVS (aide à la vie scolaire) et son pistolet à eau rempli... d'eau (les restrictions touchent aussi les neurovasculaires).


  • Bonjour Pierre !
  • 'jour Maryse !
  • Aujourd'hui, nous allons tenter de comprendre les émotions !
  • Mais...
  • Qu'y a-t-il Pierre ?
  • Nous ne sommes pas psychiatres ! Alors les émotions, c'est dix gouttes de LAROXYL et avis psy ! On va quand même ne pas y passer trois heures ! Et pourquoi ne pas soigner les migraines tant que vous y êtes ?
  • Pierre, je vous l'ai dit et je vous le répète, ne faites pas de votre cas une généralité, la plupart des médecins voient des patients capables de s'exprimer. De plus, les émotions sont les fonctions les plus évoluées du système nerveux après la cognition ! Cessez donc de confier aux psychiatres tout ce que vous ne comprenez pas ! Ou alors confiez leur également la gestion des traitements non-neurologiques, ils ne risquent pas de faire pire !
  • ... On peut commencer ?
  • Bien sûr ! Quand on veut étudier quelque chose, il faut pouvoir le manipuler. Pour étudier une boite en plastique, il faut pouvoir la prendre entre ses mains, l'ouvrir, la fermer, la retourner et ainsi de suite. Quand il s'agit du système nerveux humain, c'est tout de suite plus difficile. On peut chez les vivants faires des tests neuropsycho et de l'imagerie et chez les morts de la dissection mais, quand il s'agit d'étudier les émotions, ces deux méthodes sont inutilisables. On ne peut manipuler les émotions des gens à leur insu...
  • Vous avez raison, on peut tromper mille fois une personne, ou mille personnes une fois mais....
  • Votre culture est impressionnante Pierre, mais ne m'en veuillez pas, je vais faire comme si vous n'aviez rien dit. On ne peut manipuler les émotions des vivants, ça ne serait pas éthique, et on ne peut rien étudier chez les morts...
  • ... Parce que les morts n'ont pas d'émotions.
  • Voilà.
  • Alors on s'arrête là et on se dit bonsoir ?
  • Pas du tout, Pierre ! Voyez-vous, dans les années 1990, une équipe française (Marseillaise et larmes aux yeux) a inventé une technique révolutionnaire de traitement de la maladie de Parkinson. L'idée en revient au professeur Alim Louis Benabid. Il a implanté des électrodes dans une région particulière des noyaux gris centraux, le noyau sous thalamique.
  • Maryse ?
  • Oui ?
  • Je ne comprends déjà plus rien !
  • Mouis ! Pour une fois, je reconnais que ce n'est pas intuitif. Simplifions. Au lieu de noyer le cerveau des parkinsonien avec de la L Dopa et des agonistes, ou au lieu de tout bousiller dans leur cerveau avec de la chirurgie lésionnelle comme dans les années 50, il a inventé une technique qui module l'activité de ces noyaux avec des électrodes, sans rien détruire. De plus, ces électrodes étant alimentées en électricité par un boitier qu'il est possible de régler, il est possible de réguler l'activité de ces noyaux.
  • Ça a l'air super, mais je ne vois pas bien le lien avec les émotions !
  • Soyez patient Pierre ! Souvenez-vous que les noyaux gris centraux (NGC), sont des structures complexes de régulation des fonctions corticales. SI vous avez bien lu le billet du blog sur la voie motrice (http://etunpeudeneurologie.blogspot.fr/2013/11/la-voie-motrice-votre-cerveau.html) , vous savez que les NGC mettent en œuvre la stratégie motrice décidée par le frontal. S'ils ne fonctionnent pas assez, les gens sont lents, raides et tremblants et s'ils fonctionnent trop les gens ont la fièvre du samedi sir.
  • Et alors ?
  • Et bien, ce rôle de régulation pour la voie motrice, les NGC l'ont également pour tout un tas de voies cognitives plus ou moins complexes comme la cognition, la mémorisation, la récompense, l'appétit, el sommeil, la sexualité etc...
  • Aaaah, je commence à vous suivre ! Si on peut moduler ces noyaux, on peut également moduler toutes ces fonctions dont vous venez de parler ?
  • Oui !
  • Mais attendez, il y a un problème qui me chiffonne !
  • Développez !
  • Moduler l'activité de ces noyaux en dehors de l'objectif de trouver les paramètres idéaux d'efficacité motrice n'a aucun intérêt pour le patient ! Etes-vous sûr que ce soit très éthique ?
  • Mais tout à fait Pierre ! Voyez-vous, comme vous l'avez très bien déduit vous-même, l'objectif est de trouver le meilleur paramètre de stimulation pour un résultat moteur correcte. L'impact sur les autres fonctions ne vient qu'après, et ne sert qu'à moduler la stimulation pour trouver un équilibre entre la meilleure motricité et le moins d'effets cognitifs possibles. En étudiant l'influence de la stimulation sur les fonctions non-motrice...
  • On a trouvé sans le vouloir un model expérimental éthique et in vivo pour étudier les émotions chez l'humain !
  • Vous m'impressionnez ce soir Pierre !
  • Merci Maryse ! Comment allez-vous nous présenter tout ça ?
  • Je vous propose de parler des noyaux sous thalamique puis des effets chroniques de la stimulation, en particulier de la dépression, de l'apathie, de l'anxiété, des addictions, de l'alimentation et de la cognition.
  • J'en ai la larme à l'œil rien que d'y penser.
  • Dans ce cas, faisons une pause pour vous sécher, avant de reprendre.

Maryse, dans sa blouse amidonnée raide comme la justice et rayonnante comme la science, revient après quelques minutes, accompagnée de Pierre, un sandwiche jambon beurre sans jambon et pas trop de beurre acheté au relai « hache » entre les mains.

  • Si vous êtes prêt Pierre, attaquons-nous au noyau sous thalamique (STN). C'est un tout petit machin ovale de 0,5 cm sur 1,0 cm découvert par monsieur Luys en 1865 et baptisé aussi sec corps de Luys. En 1927 J.P. Martin (aucun lien avec R.R. Martin) décrit un syndrome du corps de Luys associant des troubles moteurs (une bonne grosse chorée) et surtout, c'est ce qui nous intéresse, des anomalies de l'humeur, du comportement et de la cognition. Je vous passe les détails, mais à partir de ces découvertes et des expérimentations animales, on en arrive aux théories actuelles. En gros, les projections directes du STN via les NGC sur le cortex moteur en charge de la planification du mouvement, inhibe ce dernier.
  • Hein ?
  • En très très gros, quand le STN fonctionne trop le mouvement est inhibé. C'est ce qui ce passe dans la maladie de Parkinson, où le STN n'est pas assez inhibé, du coup il fonctionne trop, et les patients sont tout inhibés au niveau moteur, ils sont brady voir akinétiques.
  • Oui ben dites-le comme ça plutôt que de vous perdre dans des méandres anatomiques.
  • De façon plus générale, il existerait des voies différentes dans les NGC, l'une (dite directe) permettant de réaliser les mouvements désirés, et l'autre (dite indirecte) permettant d'inhiber ceux qui ne sont pas désirés) et ... je vois que vous êtes à nouveau perdu ?
  • Je l'avoue oui !
  • Bon, tout ça pour vous dire que ce machin est hyper régulé que ce n'est pas juste une truc binaire marche/marche pas
  • Ok !
  • Et de la même façon que le STN régule le mouvement, il régule la cognition et les aspects émotionnels du comportement dont l'amusement, le plaisir, le dégout, l'excitation sexuelle, l'amour maternelle ou encore l'amour tout court (Karama et al, PLoS one 2011 ; 6 : e22343 et Bartels et al, Neuroimage 2004 ; 21 : 1155-66)
  • D'accord.
  • Et si vous avez bien suivi, si ce noyau ne fonctionne pas, les patients ne peuvent inhiber les comportements qu'ils ne veulent pas avoir ni favoriser ceux qu'ils souhaitent et deviennent impulsifs. Ils agissent avant de réfl... Dites Pierre ?
  • Oui Maryse ?
  • Vous n'avez jamais eu de neurochirurgie ou de trauma crânien ?
  • Non Maryse, quelle idée ?
  • Non rien, juste un éclair ! Mais passons. Je vous propose une nouvelle pause.

Un externe à la barbe velue et une externe aux cernes marquées, passent sur l'estrade avec un panneau DEPRESSION et APATHIE. Les deux savent que leur prestation validera leur stage, alors ils ont la pression.

  • Alors la dépression Maryse ?
  • Et bien, je vais vous décevoir Pierre, mais rien que de l'évident ! Les patients stimulés sont plus souvent et moins intensément dépressifs et apathiques que les autres. L'origine est multifactorielle mais une des explications est la carence en L.Dopa et par une extrapolation un peu audacieuse, par manque de son activité cocaïne like. La Dopa est un élément clé du circuit de la récompense. Sans elle, les choses se décolorent et...
  • Vous êtes lyrique Maryse !
  • Oui, je sais, mais l'image me plait, en l'absence de récompense, on a une décoloration des affects ! Rien ne plait, rien n'intéresse. Si rien n'a d'intérêt, le suicide non plus et les gens sont dans les limbes...
  • Vous n'allez pas me croire, mais je crois que j'ai déjà vu ça ailleurs !
  • Évidemment, c'est très exactement ce que l'on obtient quand on donne des neuroleptiques aux gens ! Ils n'ont plus d'émotion, plus d'envie, et ne sont pas vraiment dépressifs non plus. Je vous le répète, c'est une décoloration des affects.

L'externe à la barbe velue repasse avec sa collègue, tous deux portent un panneau IMPULSIVITE ET ADDICTIONS. Les deux sont tension, leur premier passage n'a provoqué aucune réaction. Il hésite à repasser torse nu sous sa blouse (tout au physique), elle hésite à prendre un bouquin de Maryse sous le bras (tout à la flatterie).

  • Maryse ! On s'endort un peu-là ! Il faudrait quelque chose de plus RRRRrrrrr pour notre auditoire ! Et au passage l'externe velu, on ne t'a jamais dit que seuls les chirurgiens se promenaient sans rien sous la blouse ? Tu peux de gratter pour te faire valider.
  • Et bien Pierre puisque vous me le demandez, je vais vous offrir, du désir, du sexe et de la compulsion !
  • C'est vrai ? Vous ? Mais, mais je n'osai plus ...
  • Et ho, on se calme Pierre, je vous parle de stimulation !
  • Rrrmphhh !
  • Donc la stim permet d'éviter les surdosages en agonistes dopaminergiques. Le STN étant moins sur stimulé des comportements désinhibition sexuelle, d'achats compulsif, de collectionnisme inutile, tendent à disparaitre. Simultanément, il existe une prise de poids, secondaire à des comportements alimentaire à type de grignotage (snacking), comme ceux que l'on voit chez les apathiques où les déprimés. Là encore cela illustre l'effet cocaïne like de la Dopa, l'excès fait ressortir le DEMON hyper actif hyper sexuel hyper lourd hyper svelte et son absence, l'angelot bedonnant et grassouillet qui regarde passer les nuages.
  • Dites Maryse ?
  • Oui Pierre !
  • Avec des clichés pareils, vous n'avez pas peur d'être poursuivie pour incitation à un comportement démoniaque ?
  • Absolument pas Pierre, vous savez bien que seule la science raisonnée m'intéresse et nul ne saurait croire que je puisse être sensible aux passions humaines ! À ce propos, je vous félicité jeune externe, vos goûts littéraires scientifiques sont excellent, je valide votre stage.

Résumons-nous : la Dopa est un facteur essentiel de la variété et de l'intensité de nos émotions.
Trop, et vous devenez un démon, pas assez et vous devenez un moine bouddhiste obèse.

Si vous voulez en savoir plus, cet article fait partie de la collection suivante :


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