dimanche 28 janvier 2018

Que ceux qui se considèrent comme bons se jettent la première pierre.


Cette phrase est extraite de 1984 de Georges Orwell :
« Le Parti pouvait mettre à nu les plus petits détails de tout ce que l’on avait dit ou pensé, mais les profondeurs de votre cœur, dont les mouvements étaient mystérieux, même pour vous, demeuraient inviolables ».
Si vous avez lu 1984 vous savez qu’en réalité le parti et BigBrother peuvent également mettre à nu les profondeurs des cœurs. Ils peuvent créer artificiellement la culpabilité puis la réprimer, le tout pour renforcer le contrôle social.

Contrairement aux apparences, 1984 est un livre très complexe, avec une réflexion poussée sur le langage comme rédacteur de conscience. Même sur le ton badin de la plaisanterie, le langage forge la pensée des individus et peut leur implanter des censeurs cognitifs.



Dans les annexes de 1984 il y a un exemple avec une affirmation qui semble bienveillante et inciter à la discussion sans jugement :
« …Ce n’est pas un sujet tabou… »
Orwell dissèque cette affirmation qui a l’air si sympa et pleine d’empathie de la façon suivante :
« …Ce n’est pas un sujet tabou : engage la discussion sur un sujet controversé en forçant l’interlocuteur opposé à admettre la même chose (et implicitement qu’il pourrait avoir tort), sous peine d’être renvoyé à sa magie primitive. Aucun argument n’a été échangé sur le fond de la controverse, mais le dénonciateur de tabou a pu montrer la supériorité implicite de sa position, sans même avoir eu à le dire… »
Je sais que là comme ça vous trouvez ça casse pieds à lire un dimanche, mais accrochez-vous un poil. Si 1984 est important, c’est parce qu’Orwell pointe quelque chose d’essentiel en neurologie : nos pensées et parfois nos actes ne sont pas la manifestation directe de nos valeurs.

Ne faites pas semblant d’être étonnés, après tout qui n’est pas démocrate tout en râlant très fort contre le gouvernement en place, et en lui faisant un procès en légitimité ?

Cette façon de se comporter a une explication neurologique. Nous n’avons pas de valeurs absolues. Il n’y a pas pour un cerveau le BIEN et le MAL. Il y a simplement nos expériences. Et nos expériences nous apprennent par exemple, qu’il vaut mieux respecter autrui, parce que sinon autrui risque de nous coller une baffe. Et même si nous sommes costauds, les copains d’autrui (la société par exemple) sera toujours plus forte que nous.

Donc un cerveau a des valeurs dictées par son expérience et ces valeurs sont mises à l’épreuve en permanence. C’est ça qu’on appelle l’intelligence : la capacité à réévaluer en permanence ce que l’on croit être vrai pour le conforter si c’est vraiment vrai, ou le changer si en fait cela s’avère faux.

Comme ce qui précède est assez abstrait, passons à du concret : vos valeurs vous disent que l’hypocrisie c’est mal. Et puis un jour une de vos potes accouche. Vous allez à la maternité et… Son gosse est tout bonnement affreux. Vous lui dites. Vous prenez une baffe, elle pleure et votre amitié est bonne pour la poubelle. Vous décidez donc que l’hypocrisie c’est mal, mais que bon, parfois, faut quand même faire avec.

Autre exemple. Vous êtes neurologue. Les médecins de Jolimont vous posent inlassablement des questions débiles, en particulier à trois heures du matin. Sur le coup vous avez une furieuse envie de leur éclater la gueule en leur faisant remarquer que s’ils ne savent pas répondre eux-mêmes à une question aussi idiote, il ne leur reste plus qu’à démissionner. Mais vous réfléchissez et vous vous dites que 1/ vous êtes non violent et 2/ à leur place vous feriez peut-être pareil tant bosser seul la nuit dans un trou oublié du monde n’est pas une situation propice à la réflexion.

Quel rapport avec 1984 ?

On y arrive. Avoir des pensées et parfois des actes condamnables selon nos propres valeurs est quelque chose de normal qui témoigne d’un bon fonctionnement cérébral et permet à l’intelligence de se manifester.

1984 rappelle qu’inciter les gens à rendre publiques ces pensées n’a par contre rien à voir avec une façon normale de discuter des tabous, mais relève d’une tentative d’asservissement de leur pensée en leur faisant croire que ces pensées ne sont pas le fruit du hasard, mais bien la preuve de valeurs erronées qu’il faut extirper pour les remplacer par celle qui sont bienséantes.

Bref il n’y a rien d’anodin, d’innocent, de gentil, de bienveillant, quand on demande à autrui qui se réclame de certaines valeurs, de donner des exemples de pensées ou d’actes en désaccord avec celles-ci. Vouloir extirper la mauvaise pensée d’autrui pour lui faire prendre conscience de sa valeur négative et la lui faire déconstruire, n’est pas un pas un acte comparable à la philosophie de Socrate qui accouchait les pensées, mais de la pure coercition mentale.

Après vous pensez bien ce que vous voulez d’Orwell ou de la neurologie, mais dites-vous bien que discuter sans tabou n’est jamais innocent surtout pour témoigner ou avouer les pensées contraires à vos valeurs. A vous de voir si même par jeu, vous acceptez la coercition mentale.

2 commentaires:

  1. Ce billet porte l'art du subtweet à des niveaux de perfection jamais atteints.

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  2. Ce commentaire a dit de façon hype ce que je pensais maladroitement dans mon cerveau de ninja caféiné. #oups

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