jeudi 9 août 2018

Freud, la neurologie, la psychiatrie et la psychanalyse.

Ce billet est la transcription d'un thread publié sur le compte twitter de @LaNeurologie


On parle beaucoup de Sigmund Freud en ce mois d'aout 2018. Si il est impossible de résumer en quelques phrases l'ensemble de sa pensée, il reste possible d'expliquer en quoi elle est à la fois révolutionnaire et dépassée.

Sigmund Freud et un médecin du XIX siècle. Il appartient à une des premières générations de médecins pour qui la médecine expérimentale a totalement remplacé la médecine empirique (au sens de l'époque, c'est à dire la médecine basées sur l'expérience des générations antérieures et non sur des faits prouvés).

Sigmund Freud est un élève de Jean-Martin Charcot. Charcot est le créateur, l'inventeur, de la neurologie et de la psychiatrie contemporaines, même si à l'époque ces deux disciplines n'étaient pas dissociées.

En ce qui concerne ce qui plus tard deviendra la psychiatrie, Charcot est l'auteur de trois révolutions dont on ne perçoit plus l'importance de nos jours.
  • Première révolution, la folie n'est pas une malédiction, une punition divine ou l'état naturel d'un individu, mais une maladie. Et une maladie doit être étudiée pour pouvoir en définir les contours, les variantes et nommer ces dernières. 
  • Deuxième révolution, le cerveau, même en l'absence de lésion visible, est capable de modifier le fonctionnement du corps, notamment en modifiant, par exemple, la fréquence cardiaque, la fréquence respiratoire, la rigidité des muscles ou la sensibilité.  Il existe donc, par exemple, des dyspnées psychiques.
  • Troisième révolution, le patient n'a pas de contrôle volontaire sur ces manifestations organiques d'origine psychique et par conséquent il n'est pas de mauvaise foi ou simulateur.
Jean -Martin Charcot et ses collègues sont les découvreurs ayant permis d'aboutir à ces trois révolutions. Mais Sigmund Freud est le premier à aller au-delà de ces constatations et à proposer une explication.

Et cette explication va bouleverser non seulement la médecine, mais également la philosophie et la société dans son ensemble.

Pour Sigmund Freud, l'esprit n'est pas un tout.

Pour lui, il existe un esprit conscient, explicite, qui se manifeste par nos actions volontaires. Cet esprit conscient est celui que chaque individu décrit par "je" en parlant de lui-même. Ce "je" agit en fonction de ses objectifs en tenant compte des contraintes de son environnement (matérielles, morales, sociales).

Mais Freud affirme, a la suite d'une intuition de Charcot, qu'il existe un autre esprit. Un esprit qui n'est pas sous l'emprise de la volonté et qui par conséquent ne tient compte ni des objectifs ni des contraintes de l'esprit conscient. Ce deuxième esprit est dans le subconscient. Et les objectifs de ce deuxième esprit sont d'assouvir ce que Freud appelle des pulsions. La contrainte de ce deuxième esprit est qu'il ne peut pas directement prendre des décisions conscientes, qui elles restent sous le contrôle de la volonté. Ce deuxième esprit va donc essayer de parvenir à ses buts en se manifestant soit par des actions parasites (qui semblent échapper à notre volonté), soit par des manifestations organiques que l'on retrouve dans les pathologies mentales.

Ainsi pour Freud, si vous prenez une décision qui va à l'encontre des objectifs de votre subconscient, vous allez créer un conflit entre vos deux esprits, conflit qui va se manifester par des symptômes. Et ces symptômes peuvent, entre autre, provoquer des troubles organiques allant des palpitations, aux sensations d'étouffement ou aux troubles des conduites alimentaires, et parfois jusqu'à des troubles encore plus graves (paralysies, amnésies...).

Ce conflit est inconscient et par conséquent impossible à résoudre par un effort de volonté. Pour pouvoir le résoudre, Freud affirme que le thérapeute doit trouver un accès à l'inconscient, et pour cela il affirme qu'il existe de multiples méthodes pour l'explorer et analyser le conflit, que ce soit par exemple l'interprétation des rêves, ou celle du discours par libre association.

Cette deuxième méthode est celle qui le rendra célèbre auprès du grand public, parce qu'elle implique que le patient exprime à voix haute ses pensées, tout en étant confortablement installé dans un divan.

L'autre élément qui le rendra célèbre auprès du grand public, est que Freud classe la pulsion sexuelle au même niveau que la pulsion alimentaire. D'où le raccourci qu'on entend parfois qui affirme que Freud expliquait toute la pathologie mentale par un conflit entre le carcan social et la pulsion sexuelle. 

Si vous avez bien suivi, Freud est donc révolutionnaire en ce sens qu'il reconnaît que certains troubles organiques témoignent d'une pathologie mentale, et que cette pathologie est issue d'un conflit inconscient dont certaines motivations sont d'origine sexuelle.

A la fin du XIXe siècle, c'était bien plus que ce que certains pouvaient accepter, et de la même façon qu'il a été encensé par beaucoup, il a été détesté  et ridiculisé par presque toutes la autorités morales. 

Une fois qu'on a dit tout ça, que peut-on en penser un siècle plus tard ?

Pour la partie de la neuropsychiatrie qui est devenue la neurologie, les hypothèses de Freud sont totalement tombées en désuétude. Les avances actuelles des neurosciences sur le fonctionnement du cerveau et notamment des lobes frontaux, vont bien au-delà de ce que Freud pouvait concevoir il y un siècle. Du coup la neurologie n'a plus besoin de Freud pour exprimer ce qu'elle peut voir notamment avec des examens d'imagerie. 

Pour la partie de la neuropsychiatrie qui est devenue la psychiatrie, les choses sont un peu différentes. On peut même parler de scission. Il y a d'un coté les psychiatres, qui, tout en tenant compte des concepts de Freud, ont intégré les avancées des neurosciences dont la neurobiologie et la neuroimagerie. S'ils utilisent encore quelques concepts de l'époque, leur signification est totalement différente et les théories de Freud appartiennent à l'histoire. 

Mais il existe une branche schismatique de la psychiatrie qui a refusé tout les nouveaux concepts médicaux. Cette branche qui n'est plus de la médecine est devenue la psychanalyse. Elle a essayé de compléter l'œuvre de Freud avec des concepts de plus en plus abstraits et de plus en plus détachés de toute réalité anatomique ou biologique. En se détachant de toute forme de réalité, et ne se concentrant que sur les concepts, la psychanalyse est devenue une philosophie, voir pour certains une religion. Un exemple très connu du grand public est celui de Gérard Miller, personnage médiatique, psychanalyste, professeur des universités, docteur en philosophie, docteur en sciences politiques, directeur du département de psychanalyse de Paris VII, et qui n'a aucun diplôme médical ni suivi d'études dans ce domaine ou dans un quelconque domaine couvert par les neurosciences. 

En ce sens la psychanalyse est devenue très exactement tout ce que Freud refusait, lui qui jusqu'à sa mort s'est toujours considéré comme un médecin expérimentaliste élève de Charcot.  

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