mercredi 2 décembre 2015

Theory Of Mind


L'air est froid, sec, vif diront certains, et les brins d'herbe se cassent sous le pas pressé de Maryse. Elle va devoir une nouvelle fois faire preuve d'empathie pour négocier avec la direction des achats de l'APHP un nouveau crayon papier. Le dernier n'a tenu que deux ans et elle sait que sa demande est extrêmement extravagante, même venant d'une PUPH. En montant les marches qui mènent au petit local abritant la direction des achats, elle croise Pierre qui vient lui aussi faire une demande de renouvellement de matériel : son tampon encreur l'a lâché après vingt ans de bons et loyaux services. Ils se saluent à peine, chacun étant plongé dans ses arguments, contre arguments et stratégies pour convaincre le préposé au non (son job est de toujours tout refuser, en particulier si la demande est justifiée et urgente). Pendant que le préposé leur fait prendre un ticket et leur demande d'attendre leur tour, tous deux s'installent sur un petit banc. Ils sont seuls à attendre. Le panneau indique que le numéro 4 est appelé. Avec un bref coup d'œil à Maryse voit qu'elle a le numéro 2156 et Pierre le 2157. Le préposé ne faisant défiler les numéros qu'à raison d'un toutes les cinq minutes, Maryse se rend compte que l'attente va être longue. Elle va devoir engager la conversation avec Pierre, ce qui, l'expérience aidant, est la certitude pour elle d'avoir une migraine carabinée dans les deux heures.



  • Dites donc Pierre, 
  • Oui Maryse, 
  • Je me disais que le préposé, avec son manque d'empathie, a probablement un trouble neurologique. 
  • Vous savez Maryse, si tous les gens qui vous résistent sont supposés avoir un trouble neurologique, l'humanité entière est au stade terminal de cette pathologie. 
  • Je suis sérieuse Pierre ! Je pense qu'il a un problème de relation à autrui tel que le décrit la théorie de l'esprit ! 
  • Ecoutez Maryse, au risque de vous surprendre, cela fait quelques millénaires qu'il est consensuel d'admettre que tous les humains ont un esprit, alors je vois pas bien de quoi vous voulez me parler. 
  • Vous avez raison Pierre, je me suis autorisée à vous parler en français, ce qui est une erreur scientifique. Je voulais vous parler de la theory of mind. 
  • Ah mais soudain vous êtes encore plus inintéressante qu'à l'accoutumée. Cependant puisque nous sommes coincés ici, parlez-moi, je vous entends sans vous écouter. 
  • Très drôle. Mais puisque vous insistez, voilà deux trois éléments pour alimenter votre curiosité. Cette théorie se réfère à la capacité cognitive de comprendre l'état mental de son interlocuteur, et par conséquent à prévoir son comportement. C'est la théorie qui essaie d'expliquer scientifiquement l'empathie. 
  • Rien que ça ? 
  • Oui ! 
  • Dites-m'en plus, ça continue à ne pas m'intéresser. 
  • Tout commence dans les années '80 avec les expériences de Premack et Woodruff sur des chimpanzés, et les expériences de Wimmer et Perner sur les enfants de 3 et 5 ans. 
  • Laissez-moi deviner ! Les trois groupes aiment les bananes mais contrairement aux chimpanzés les gosses ressentent le besoin de repeindre la pièce avec la banane avant de la manger ? 
  • Pas du tout. Les chimpanzés par exemple sont capables de reconnaître une expression humaine (la faim) et d'y apporter une solution sans autre indice (en apportant une banane). 
  • Et parce qu'un chimpanzés vous apporte une banane vous en déduisez qu'il est doué d'empathie ? Qui vous dit que c'est pas juste un réflexe ? 
  • La question n'est pas là Pierre. Ce dont on parle c'est de la capacité à se projeter dans l'état mental d'autrui. Avec les enfants ça va être plus clair. On montre aux enfants un individu placer une balle dans une boite rouge. Puis l'individu s'en va. Un deuxième individu prend alors la balle et la déplace dans une boite jaune. Le premier individu revient. On demande alors aux enfants dans quelle boite ce premier individu va chercher la balle. 
  • Il est idiot votre test, c'est évident qu'il va la chercher dans la première boite ! 
  • Et bien bravo Pierre, vous avez raison, vous êtes très malin, sauf que dans l'expérience dont je vous parle, seuls les enfants de plus de 5 ans disent qu'il va chercher dans la première boite. Les enfants de 3 ans disent qu'il va chercher directement dans la deuxième. 
  • … Et ça prouve quoi ? Non parce que voyez-vous, en deux exemples vous avez réussi à complètement me perdre et je n'arrive pas à trouver une logique dans vos propos. 
  • Ça prouve que, qu'au-delà d'un certain âge, notre cerveau est capable deviner ce que pense autrui. Dans le cas des enfants, ceux de 5 ans, sont capable de deviner que le premier individu va se tromper et en déduire son comportement (regarder dans la première boite). 
  • …Super et alors ? 
  • Et alors quoi ? 
  • Quelle application pratique vous pouvez-faire de votre théorie ? Je veux dire : qu'est-ce que ça change de mettre un nom bizarre sur quelque chose que n'importe quel gosse de plus de 5 ans fait sans réfléchir ? 
  • Mais ça change tout Pierre ! Comprendre comment marche cette fonction, quels en sont les réseaux de neurones, comme tester son fonctionnement, devrait permettre d'améliorer toutes les pathologies où cette fonction est défaillante. 
  • Comme par exemple ? Non parce que là comme ça j'en vois pas tant que ça des pathologies où cette fonction est inopérante. 
  • Ca ça montre que vous ne réfléchissez pas assez Pierre. Le dysfonctionnement de cette voie est retrouvé dans les troubles autistiques, dans la schizophrénie, dans les troubles anxieux, dans les trauma crâniennes, dans les AVC, dans les démence fronto-temporales et dans certaines iatrogénies. 
  • Ah… 
  • Oui… 
  • Mais encore ? 
  • Et bien dans les troubles autistiques, certains sujets sont incapables de comprendre le langage non corporel, l'ironie de certaines situations, détecter les faux pas et les gaffes. Bref, ils ne comprennent que ce qui n'est pas explicite, et ça peut pénaliser leur prise en charge. Cela se voit avec certains éducateurs, qui, faute de formation, adoptent un langage anxiogène. C'est l'exemple typique de l'enfant qui doit monter dans le bus, perd son doudou et panique simplement parce que l'éducateur lui dit qu'il n'en a pas besoin maintenant. 
  • …Il est étrange votre exemple, personnellement je serai tenté dire que c'est l'éducateur qui a un problème. En plus tous les enfants peuvent réagir de la sorte, pas simplement les autistes. 
  • Et vous avez raison, mais mon exemple reste approprié. La théorie de l'esprit marche dans les deux sens. Il arrive souvent qu'un adulte ne puisse se projeter dans l'esprit d'un enfant, ce dernier ayant un mode de réflexion très différent selon son niveau de maturation. Et dans mon exemple, si l'enfant a 4 ans, sa réaction est logique, s'il en a 10, ça pose question. 
  • Maryse… vous êtes en train de m'expliquer qu'un enfant de 10 ans qui fait un caprice est autiste ? 
  • Nooon ! Vous êtes encore plus obtus que d'habitude Pierre ! J'essaie de vous expliquer que, par exemple, un enfant autiste peut avoir des niveaux de maturation cognitifs différents, ne lui permettant pas de comprendre certaines situations sommes toutes banales. 
  • …moui….admettons. Mais je vois toujours pas le rapport avec les autres pathologies que vous avez citées. 
  • C'est pourtant simple. Dans toutes ces pathologies, les patients perdent la compréhension des éléments non explicites d'une situation…. 
  • … C'est de pire en pire Maryse, je comprends rien, mais alors rien à ce que vous me dites. 
  • Ok. On va changer d'angle. Je vais vous donner un exemple de test qui permet de dépister ces troubles. Ce test, anglais, se nomme "Faux Pas Recogntion Test". Il date de 1998 et a été mis au point pas Valerie Stone et Simon Baron Cohen. (Stone, V.E., Baron-Cohen, S. & Knight, R.T. (1998). Frontal lobe contributions to theory of mind. Journal of Cognitive Neuroscience, 10, 640-656. ). 
  • … J'adore quand vous citez des références bibliographiques de tête. 
  • Merci. Mais vous ne m'aurez pas avec de la flatterie. Ce test est simple. On raconte au sujet une histoire courte. On lui demande ensuite si quelqu'un dans l'histoire a fait un faux pas (une gaffe). S'il répond oui, on lui demande par une série de questions plus précises de détailler ce qui lui semble anormal. Prenons l'exemple de l'histoire 2 de ce test : 

Le mari d'Hélène a organisé une fête surprise pour sa femme. Il invite Sarah, une amie d'Hélène, et lui dit : "ne le dit à personne, en particulier pas à Hélène". La veille de la fête, Hélène va chez Sarah et Sarah renverse du café sur une nouvelle robe posée sur une chaise. "Oh" dit Sarah "Je voulais porter cette robe pour ta fête". "Quelle fête" demande Hélène. "C'est rien" dit Sarah, "Allons voir si nous pouvons enlever cette tache". 

  • Question 1 : Quelqu'un a-t-il dit quelque chose qu'il n'aurait pas dû dire ou quelque chose de bizarre ? 
  • Si oui 
  • Question 2 : Qui a dit quelque chose qu'il n'aurait pas dû dire ou quelque chose de bizarre ? 
  • Question 3 : Pourquoi n'aurait-il/elle pas dû le dire 
  • Question 4 : Pourquoi pensez-vous qu'il/elle l'a dit ? 
  • Etc… 

  • D'accord Maryse, je comprends mieux : votre test vérifie que le sujet comprend que Sarah a gaffé, et s'il ne le comprend pas, c'est qu'il n'est pas capable de se projeter dans une situation non explicite. 
  • Oui Pierre, mais pas seulement ! Le sujet peut comprendre que quelque chose d'anormal s'est passé, mais ne pas identifier correctement l'anomalie. 
  • Hein ? 
  • Et bien il peut répondre à la question 2 que celui qui a dit quelque chose d'anormal est la Mari d'Hélène (car si c'est une surprise il ne faut pas du tout en parler) ou que le problème vient Hélène (qui n'aurait pas dû demander à Sarah de quelle fête elle parle). Ce test vérifie donc la perception de l'anomalie, mais également la perception d'une réponse adaptée. 
  • Donc si je comprends vos exemples de chimpanzés, de gosses, de baballes colorées et d'histoires dignes de Voltaire, la théorie de l'esprit postule qu'il existe une fonction spécifique qui nous permet de jouer au profileur comme dans les séries américaines, mais tous les jours, y compris dans le métro. 
  • Oui Pierre ! Cette théorie postule que nous avons un sens spécifique pour le faire ! Nous aurions un sens de l'ouïe, de l'olfaction, de la vision, de la peur, de l'amour et tout un autre tas de sens plus ou moins élaborés dons celui de comprendre et deviner ce que pense et ce que va faire autrui…. 
  • Ok et… 
  • Attendez j'ai pas fini de m'extasier… 
  • Oh pardon continuez je vous ne prie… 
  • Merci ! Or reconnaitre qu'il s'agit d'un sens spécifique a des conséquence immenses médicales, médico-légales, sociales, culturelles, technologiques et commerciales. 
  • Wahoo ! 
  • Ouiiii ! 
  • … 
  • J'ai dit Ouiii Pierre ! 
  • Oui j'ai entendu ! 
  • Et ? 
  • Et quoi ? 
  • Et vous ne me demandez pas de développer ? 
  • Ben no… [Maryse fronce les sourcils, et dilate ses pupilles] si, si ! Ah mais comment ai-je pu ? Si, bien sûr Maryse, développez ! 
  • Bien, puisque vous insistez allons-y dans l'ordre. Conséquences médicales. Si c'est un sens comme un autre, ça veut dire qu'il peut être varier en efficacité selon les individus, qu'il put être amélioré par de l'exercice et qu'il peut être lésé. Varier en intensité signifie qu'il existe des sujets hyper-empathiques (les profileur des séries télé, mais aussi certains psychologues sauvages ou encore les gourous, les escrocs ou les "voyants"). 
  • J'avoue que le concept de psychologues sauvages me fait rêver Maryse. 
  • Oui je sais. C'est un terme inusité, qui même au maximum de sa popularité dans les années 60 n'a jamais dépassé les murs de quelques facs de psycho. Sauvage est utilisé par analogie au terme biologique de souche sauvage. Il désigne des sujets, n'ayant pas fait d'études particulières, qui sont naturellement attirés par l'écoute d'autrui et qui réussissent par leur attitude à mettre autrui en confiance. Ce sont des gens qui sont naturellement sympathiques et attirent l'amitié. Il peuvent se servir de ce talent de façon utile ou basculer du côté obscur de la force. Pas mal d'escrocs qui jouent sur la confiance ou des gourous sectaires sont hyper-empathes. 
  • Et les voyants ? 
  • C'est un peu pareil. Dans certains tests plus élaborés que ceux que je vous ai décrits, ils ont des performances nettement supérieures à la normale. En réussissant à mettre des mots sur les émotions et sensations de leurs clients, ils apparaissent comme étant extra-lucides. 
  • Tiens c'est marrant mais pour une fois je comprends ce que vous-voulez-dire Maryse ! 
  • Et puis il y'a des gens dont le sens fonctionne moins bien. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais ce sont ce que la culture populaire appelle le syndrome d'Asperger (qui en fait est bien plus complexe), et qui est généralement illustré par l'exemple du personnage de Sheldon Cooper dans la série the Big Bang Theory. 
  • Ah ben ça va, ça en fait des gens plutôt sympathique ! 
  • Non Pierre. Sheldon Cooper est un personnage imaginaire. Dans la vie réelle, ces individus hypo-empathes donnent l'image de se désintéresser des autres, d'être timides ou sans affect, d'être hautains ou arrogants. Bref ils suscitent un rejet d'autant plus difficile à comprendre pour eux qu'il n'est jamais explicite. Ils ont du mal à se faire des amis et en souffrent comme tout le monde. Cela peut même provoquer de la violence, de l'anxiété, bref tout un tas de choses très désagréables. 
  • Oui d'accord, mais ça concerne une petite minorité votre exemple ! 
  • Vous-croyez ? Et bien vous avez tort, comme d'habitude. Ca concerne presque 100% des humains ! 
  • Hein ? 
  • Eh oui Pierre ! Souvenez-vous de votre jeunesse : vous avez été adolescent ! Et l'adolescence est typiquement un âge où l'enfant en devenant adulte doit acquérir des nouveau codes. Mais comme il ne les comprends pas, il se retrouve souvent dans des situations de rejets mal vécues. C'est l'exemple typique d'un enfant de 10 ans qui veut jouer avec des grands de 14 ans mais qui parfois aimerait bien jouer aussi avec ses jouets d'avant et qui ne comprends pas que les plus grands se moquent de lui quand il le propose. Idem pour toutes les fois où il voudrait être avec ses parents et que les plus grands lui disent qu'il à un comportement de bébé. 
  • Donc pour vous l'adolescence est une pathologie médicale cognitive ? 
  • Pas du tout ! Si vous m'avez écouté je vous dit simplement que certains signes comportementaux normaux d'une adolescence normale sont la conséquences d'une inadaptation transitoire d'une fonction cognitive ! Un peu comme l'acné ou la mue de la voix ! 
  • Maryse je suis certain que vous ne vous rendez pas compte que vous venez de comparer un phénomène neurologique complexe à de l'acné mais c'est pas grave continuez. Qu'est-ce que vous entendez ensuite par conséquences médico-légales ? 
  • Les conséquences médico-légale sont les conséquences de la perte accidentelle ou pathologie de l'empathie. 
  • Allez-y détaillez ! 
  • Et bien prenons un exemple tout simple : monsieur X, fringuant ferrailleur finistérien, se tape la tête sur une petite poutre. Il a un trauma crânien sans conséquence si ce n'est qu'il garde une anosmie. C'est pas bien embêtant, surtout pour un ferrailleur, mais c'est pas grave, son handicap est reconnu par sa garantie accident de la vie et il touche une petite somme lui permettant de s'acheter des habits encore plus fringants (ceci est une histoire vrai). Maintenant imaginons la même histoire mais où la conséquence de son accident est la perte de cette empathie. Ce n'est pas un handicap reconnu, d'autant plus que les tests neuropsychologiques de bases passent complétement à côté. Il n'est ni frontal, ni idiot, ni inadapté, ni handicapé moteur ni rien. Il est simplement plus soupe au lait. Le handicap social peut être énorme (ses clients le fuient) mais question pognon il n'aura rien. 
  • C'est là encore un cas un peu extrême non ? 
  • Toujours pas Pierre. Dans les cas bénins où les troubles régressent spontanément en quelques mois, c'est typiquement ce que l'on observe chez les traumatisés crâniens de toutes causes quand l'entourage dit qu'ils sont "traumatisés, irritables et repliés sur eux même". 
  • Alors là je ne suis pas du tout d'accord avec vous Maryse ! Pourquoi ne pas tout simplement accepter que le trauma crânien provoque chez eux une anxiété post trauma ? Je sais pas pour vous, mais perso, si j'ai un accident de bagnole, je ne m'en voudrais pas d'être un peu flippé, irritable et anxieux à l'idée de reconduire. 
  • Là encore cessez de caricaturer mes propos Pierre. J'ai pas dit que c'était LA cause, j'ai dit que c'était UNE cause. 
  • Moui… passez-donc aux conséquences sociales culturelle technologiques et commerciales. 
  • Très bien. La façon dont vous formulez votre demande m'indique que vous souhaitez que j'accélère. Rassurez-vous je n'en ferais rien. Pour le social, j'avoue que l'on reste sur des grands concepts un peu vides. Dans une économie où les emplois de production s'effacent aux profits des emplois de service […Là Maryse n'a pas la moindre idée de ce qu'elle raconte…], et dans un monde où les réseaux sociaux prennent une place de plus ne plus importante […même Maryse envisage de se créer un compte Twitter….], les individus à l'empathie moindre, que ce soit naturellement ou à la suite d'un évènement extérieur, se retrouvent exclus sans explication et sans recours. Ils ont un handicap invisible aux conséquences réelles. 
  • Vous parlez des gardes barrières des hôpitaux ? 
  • Vous vous croyez ironique mais sachez que c'est un peu ça ! Dans une boite quelconque, pour un poste avec deux candidats aux compétences proches, lequel des deux à la plus de chance d'être promu ? Le sympa qui a le flaire avec les clients ou le renfrogné qui rigole pas et énerve même les placides postiers ? 
  • Je vous répondrais que ça dépend du poste Maryse ! D.R.H. par exemple… 
  • Et bien c'est typiquement le mauvais exemple Pierre. Un bon D.R.H. n'est pas celui qui refuse tout sans comprendre, c'est celui qui comprend suffisamment bien son interlocuteur pour trouver les arguments qui lui feront renoncer de lui-même à sa demande d'augmentation ! Les bons D.R.H. sont hyper-empathes ! 
  • Oui si vous -voulez, mais vous tournez un peu les arguments comme ça vous arrange ! Et pour le technologique et commercial ? 
  • C'est encore plus simple Pierre ! J'aurais même du inverser les deux. Commercial c'est évident ! C'est même du quotidien ! C'est même du monsieur Jourdain ! Les vendeurs et politiques de tous poils ont toujours été hyper empathes pour vous vendre les produits ou pour vous faire accepter leurs propositions. Là où les choses évoluent c'est lorsqu'on tente de faire reproduire ce comportement par une machine. Imaginons que vous-vouliez créer une application qui vous aide à perdre du poids […Maryse a un téléphone Nokia 1000, elle ignore le concept du smartphone et pense réellement que son idée est révolutionnaire….]. Imaginons maintenant madame X, femme de ménage aux horaires impossibles, élevant seule sa fille unique, se tapant une heure de transport par jour, en surpoids parce que son alimentation n'est pas parfaite faute de temps et d'argent et qui ne fait pas de sport parce qu'elle manque dramatiquement de… temps. Si vous essayez de lui vendre une application lui demandant son poids et le nombre d'heures de sport quotidien, et que cette app lui affiche : 
- vous êtes grosse
- vous foutez rien
- vous bouffez mal
- bougez-vous gros tas 
  • Il est assez peu probable que madame X l'achète. Par contre si vous orientez mieux vos questions (horaires de travail, temps de transport, ressources…) et que l'application lui affiche : 
- Madame X je pense que votre principal problème est votre fatigue
- vous avez des contraintes énormes
- ce que vous faites semble difficile
- je vais tenter de vous aider et on va d'abord essayer d'améliorer votre fatigue avec des exercices adaptés 

  • Il est beaucoup plus probable que madame X investisse ses maigres économies dans ce qui finalement n'est qu'un super podomètre. 
  • Maryse, je vais une nouvelle fois être en désaccord avec vous ! Ce que vous décrivez-là n'a rien à voir avec de l'empathie mais avec une classique technique d'encouragement/récompense. 
  • Pas tout à fait Pierre. L'encouragement/récompense est une technique ancienne (la carotte de l'âne) qui est binaire : si vous faites A, je vous donne B. C'est un mécanisme dopaminergique de base qui marche avec tout le monde, y compris les animaux (d'où l'âne). Les réseaux de l'empathie sont plus complexes : dites à une âne que vous comprenez sa fatigue mais que vous lui demandez d'avancer encore un peu et il secouera ses oreille en braillant. En plus dans la récompense il faut une récompense (la carotte). Dans l'empathie bien faite, c’est-à-dire si vous avez correctement réussi à vous projeter dans les pensées du sujet pour trouver les bons arguments, non seulement le sujet ne demande rien mais c'est lui qui va essayer de vous récompenser. 
  • Mais c'est vicieux votre truc ! 
  • Et oui ! C'est typiquement ce qui distingue par exemple le fabricant de téléphone portable à la pomme de son concurrent coréen. Le deuxième vous encourage à acheter son téléphone hors de prix avec une réduction misérable, le premier ne vous fait aucune réduction, mais flatte votre ego au point que vous êtes fier d'arborer son produit et le remerciez en devenant très fidèle. 
  • Et tout ce que vous venez de m'expliquer Maryse, pouvez-vous l'étayer avec des choses un peu plus neurologiques comme des circuits, du neurotransmetteur et des régions corticales exotiques ? 
  • Plus ou moins Pierre ! C'est pour ça qu'on parle de théorie. Pour les circuits….pas grand-chose. Pour les régions, oui, même trop. C'est carrément le bordel si je peux me permettre cette expression grivoise […pour Maryse, un bordel est un lieu de perdition ouvert jusqu'à 22 heures où l'on sert des boissons alcoolisées…]. Pour vous donner une idée de cette complexité Pierre, sachez que par exemple la région située à la jonction des lobes temporaux et frontaux droits est impliquée quand on essaye de deviner ce à quoi l'autre pense, mais elle ne s'active pas quand on essaye de deviner ce qu'il va faire. A l'inverse, le sillon temporal supérieur est entouré par une zone qui s'active quand on essaye de deviner ce que l'autre va faire mais pas ce qu'il pense. 
  • Bon d'accord. Et pour en revenir au point de départ de notre discussion ? Vous savez, le préposé aux achats qui nous fait patienter quatre heures alors que nous somme seuls et que nous voulons un crayon papier et un tampon encreur ! 
  • Et bien je pense qu'il a un trouble neurologique ! Il manque d'empathie et ne se rend pas compte qu'il nous cause du tort ! 
  • C'est rigolo Maryse parce que même là je ne suis pas d'accord ! Je pense qu'il est hyper-empathe, qu'il sait très bien que ça nous gonfle, mais que c'est un gros sadique qui adore ça ! 
  • Pendant cette discussion, le placide préposé a méticuleusement respecté le protocole et fait avance les chiffres de l'écran. Il appelle maintenant le numéro 6 en se disant que Pierre est bien plus fin qu'il n'y parait.
Si vous voulez en savoir plus, cet article fait partie de la collection suivante :


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