mardi 25 novembre 2014

La neuro du Rocky Horror Picture Show






Certains PowerPoint commencent par un enchaînement de circonstances improbables. Il y a quelque temps on m’a demandé de faire un topo (que finalement je n’ai jamais fait faute de temps), sur les stéréotypes de pathologies neurologiques ou psychiatriques à travers des personnages de fiction. L’idée était que pour mémoriser les syndromes, il était plus facile d’avoir une image, même caricaturale, qu’un discours ; un moyen mnémotechnique visuel en quelque sorte.

De façon totalement indépendante, je suis un patient qui est parkinsonien et qui a un fils épileptique. Les deux sont pleins d’humour, vont très bien avec leur traitement, et en ont ras le bol d’être regardés avec compassion par leur entourage. Ils m’ont demandé s’il existait un livre où un film, dont les héros, tout en étant malades, pouvaient avoir à la fois un rôle positif et humoristique. Pour tout vous dire, je n’en connais pas.

Troisième élément de ce concours de circonstances, en discutant un jour du Rocky Horror Picture Show (RHPS), film dont je suis fan et qui est quelque chose de si improbable qu’il est difficile de le résumer, un pote m’a demandé de quoi les personnages entaient atteints, et qu’est-ce que je ferais si je les voyais en consultation.


Bon, vous l’avez compris, avec tout ça j’ai décidé d’essayer de faire une analyse neurologique du film et de partir du principe que tout ce que les personnages disent ou font est une anamnèse qui permet d’isoler des syndromes, voir des pathologies, et de proposer un traitement.

Avant d’attaquer, quelques infos pour ceux qui ne connaissent pas le film. Tout d’abord sachez que vous n’avez aucune excuse. Sachez ensuite qu’il s’agit d’une comédie musicale de 1973, adaptée en film en 1975, qui raconte les aventures de Brad et Janet, qui après s’être fiancés, veulent rejoindre le professeur de science qui leur a permis de se rencontrer. En route ils se perdent et frappent à la porte d’un manoir. Des personnages louchent leur ouvrent la porte et les font rentrer juste à temps pour participer à une danse qui ne ressemble à rien, avant qu’ils ne rencontrent le maître des lieux : Frank n Furter. Celui-ci, qui est un travesti transsexuel de Transylvanie, les invite fermement à rester. Ils découvrent que Frank est en train de créer de toute pièce une créature, Rocky, homme parfaitement bodybuildé et plein de libido, que Frank compte se taper. Accessoirement, Frank se tape également Janet et Brad. Devant ce style de vie extrême, un des membres du personnel de Franck le destitue de son poste de chef des… extra-terrestre, et tout ce petit monde se téléporte en Transylvanie, laissant Brad et Janet seuls.

Vous n’avez rien compris ? C’est normal, il faut voir le film, et surtout écouter les chansons, qui sont toutes complétements WTF. Sachez également que le film est diffusé sans interruption depuis 39 ans à Paris, que Frank était interprété par Tim Curry et que Janet par Susan Sarandon (on est très, mais alors très très loin de Thelma et Louise).

Enfin pour ceux que toutes ses infos laissent de marbre, vous serez surpris d’apprendre que le film a été sélectionné par la Bibliothèque du Congrès (US) pour être sauvegardé en raison de son importance culturelle, historique et esthétique, ce qui le place dans la même liste qu’Autant en emporte le vent, Le Parrain, ou Bambi (ce qui quelque part correspond assez bien au film).


Bon, si vous êtes prêt, on attaque en suivant la chronologie des chansons du Film.



La chanson d’intro étant peu informative, passons tout de suite à Dammit Janet.

On apprend plusieurs choses sur Brad et Janet.

Brad fait sa déclaration à Janet. En une phrase avec un compliment idiot (Janet est super forte pour attraper les bouquets de mariage). Et avant même qu’elle ne lui réponde, Brad s’emballe. Il s’auto congratule parce qu’il a réussi à lui parler, et toujours sans qu’elle ne lui réponde, envisage leur futur, tout en continuant à se faire des compliments. Ça donne ce genre de phrases :
  • - The river was deep but I swam it
  • - The future is ours, so let's plan it
  • - The road was long but I ran it
  • - If there's one fool for you then I am it
Et puisque Janet dit oui (après la logorrhée de Brad), on découvre un autre aspect de sa vision du monde, il s’auto congratule, tout en étant un homme fondamentalement pessimiste avec une vision enthousiasmante de l’amour :
  • -There's three ways that love can grow : That's good, bad, or mediocre
D’ailleurs comme il le reconnait lui-même, tout le panique
  • - Made me give you the eye and then panic
Conclusions d’étape, Brad major est un personnage phobique, timide, egocentrique et pessimiste. Il a besoin d’amour mai finalement en donne très peu. Pour l’instant, Brad ne semble pas avoir de pathologie neurologique mais être quelqu’un de très sensitif… un peu hystérique peut-être, à voir dans la suite.

Passons à Janet.

Dans cette chanson, Janet est plutôt sympa. Elle ne s’offusque pas du comportement de Brad, et en bonne fille bien sage, veut juste lui présenter sa famille. Pour l’instant, Janet ne semble pas avoir de pathologie.

Chanson suivante : on fait la connaissance des serviteurs de Frank, Riff Raff et Magenta, et Janet continue à Parler.
http://youtu.be/vK2u4y7J58I

Pour ce qui est de Janet (et je vous rappelle que tous les propos sont pris au pied de la lettre), elle nous décrit ses premier symptômes :
  • -In the velvet darkness
  • -Of the blackest night
  • -Burning bright
  • -There's a guiding star
Des phosphènes dans l’obscurité. Scintillants. On pourrait penser au décollement de rétine, ou une aura migraineuse. Comme elle insiste sur le fait qu’elle voit de la lumière, la migraine a ma préférence. A suivre.

Riff Raff est plus inquiétant, il tient des propos pas vraiment cohérents :
  • -The darkness must go
  • -Down the river of night's dreaming
  • -Flow morphia slow
  • -Let the sun and light come streaming
  • -Into my life, into my life
On craint la psychose avec cette absence de suite dans les idées et ces associations hasardeuses chez quelqu’un qui s’interroge sur son existence. Pour l’instant le cas a l’air psychiatrique

Chanson suivante, morceau culte du film, chose a essayer si vous ne l’avez jamais pratiqué : le Time Warp ! En plus ce n’est pas difficile à danser, on vous donne le mode d’emploi :
http://youtu.be/QdbLirsZ_4Q
  • -It's just a jump to the left
  • -And then a step to the right
  • -With your hands on your hips
  • -You bring your knees in tight
  • -But it's the pelvic thrust
Vois avez compris le mouvement ? Parfait, c’est toujours de bon gout en société
Mais, puisque nous sommes là pour parler des symptômes, écoutons Riff Raff :
  • -It's astounding
  • -Time is fleeting
  • -Madness takes its toll
  • -I've got to keep control
  • - I remember doing the Time Warp
  • -Drinking those moments when
  • -The blackness would hit me
La sémiologie est très précises : une sensation de surprise, puis de perte des repères temporels très désagréable, une tentative de se contrôler, une sensation de déjà vu, puis une perte de connaissance. Pendant tout cet épisode, Riff Raff « danse le time warp » mais présente surtout des mouvements anormaux avec une embardée à gauche puis à droite, un épisode de contraction tonique des genoux, puis des mouvements cloniques des bassins.

On ne peut pas être plus clair, Riff Raff présente une crise épileptique partielle, secondairement généralisée, avec un foyer temporal interne expliquant les troubles cognitifs et les pseudos mouvements sexuels. En reprenant ce que l’on sait déjà de Riff Raff, avec ses propos d’allure psychotique, on peut parier qu’il a des crises fréquentes avec une confusion post critique. C’est le piège classique des pseudos propos psychotiques de l’épileptique post critique.

Passons maintenant au personnage principal, le baroque Frank n Furter.
http://youtu.be/bc80tFJpTuo

Comme souvent en neurologie, ce que dit Frank et aussi important que son comportement. A l’évidence Frank est dominateur, est ludique, a quelque troubles praxiques de l’habillage, a une libido exacerbée et adore le bricolage. Certes, son type de bricolage consiste à assembler des morceaux d’humains pour créer un homme parfait, mais ça reste du bricolage. Frank n’est pas du tout anosognosique de ses troubles :

Il parle volontiers de sa tenue :
  • -Don't get strung out by the way I look
  • -Don't judge a book by its cover
Il parle volontiers de de sa libido : 
  • -I'm not much of a man by the light of day
  • -But by night I'm one hell of a lover
  • -I'm just a sweet transvestite
Il parle facilement de son obsession pour le bricolage :
  • -I could show you my favorite obsession
  • -I've been making a man
  • -With blonde hair and a tan
Et il nous décrit aussi ses autres symptômes :
  • - And he's good for relieving my tension
  • - Makes me - Ooh! - shake
  • - I don't want no dissension Just dynamic tension
Frank présente donc un syndrome associant une hyper motivation ou une hyperactivité, une hypersexualité, des obsessions pour le bricolage, le film nous apprend également qu’il fait des achats inconsidérés (il a équipé sa maison d’un laboratoire scientifique et possède plusieurs livres rares), et enfin, il souffre par moments de tensions musculaires, de crampes et de tremblements.

Bref, le tableau est typique, Frank est victime d’un syndrome de dysrégulation dopaminergique, effet secondaire classique des agonistes dopaminergiques utilisés pour soigner la maladie de Parkinson. Il est même caricatural, et ça tombe bien car Frank est une caricature.

La chanson suivante, Touch-A, Touch-A, Touch Me, parle de choses que la morale réprouve (mais pas Janet), mais qui n’est en soi pas pathologique. Laissons donc Janet s’amuser et passons à la suite.
http://youtu.be/cUqCv_1kGzM

Arrêtons-nous brièvement sur Eddie dont on apprend que :
http://youtu.be/SMoTSltdShA
  • -From the day he was born
  • -He was trouble
  • -He was the thorn
  • -In his mother's side
  • -She tried in vain
  • -But he never caused her nothing but shame
  • -He left home the day she died
  • -From the day she was gone
  • -All he wanted
  • -Was rock and roll porn
  • -And a motorbike
  • -Shooting up junk
  • -He was a low down cheap little punk
En gros c’est un sociopathe qui n’a pas eu la chance de rencontrer @judge_marie dans l’enfance

Et passons tout de suite à la suite avec la preuve que non seulement tous ces personnages sont malades, mais qu’en plus ils se soignent ! La chanson se nomme Rose Tint My World.
http://youtu.be/sDHWa_ARR9E

Tous les personnages la chantent à tour de rôle avec, après un paragraphe explicatif, la conclusion que le Rose teinte leur vie et les protège de leur troubles et de leur douleur.
  • Frank qui prend donc un traitement rose (qui pour le coup est surdosé), soit le REQUIP 2mg rose)
  • Riff Raff, qui prend un antiépileptique, soir le TRILEPTAL 600mg (rose)
  • Janet, qui prend un antimigraineux au long cours, soit le LAROXYL 25mg (rose)
  • Brad, qui prend un anxiolytique, soit le LYSANXIA 40mg (rose)
  • Et enfin Eddie, qui prend sans doute antipsychotique, soit l’ABILIFY 10 (rose)
Et on apprend que ces traitements ont quelques effets secondaires (pas seulement chez Frank) : 

Brad à des périodes de désinhibition :
  • -It's beyond me
  • -Help me, Mommy
  • -I'll be good, you'll see
  • -Take this dream away
  • -What this, let's see
  • -I feel sexy
  • -What's come over me?
  • -Woo! Here it comes again
Janet est soulagée mais un peu shootée :
  • -I feel released
  • -Bad times deceased
  • -My confidence has increased
  • -Reality is here
  • -The game has been disbanded
  • -My mind has been expanded
Frank fait des cauchemars qui ressemblent parfois à des hallucinations (effet classique à trop forte doses) : 
http://youtu.be/pMYdmMKNv1w
  • -Erotic nightmares beyond any measure
  • -And sensual daydreams to treasure forever
  • -Can't you just see it. Whoa ho ho!
  • -Don't dream it, be it
  • -Don't dream it, be it
Evidemment, vous pouvez considérer que réfléchir en terme de nosologie et de traitements au sujet d’un film qui n’est qu’un gros mélange de trop de genres et accessoirement peut être le primer exemple de film geek de l’histoire) est une perte de temps futile… Et ça tombe bien parce que le criminologue du film est d’accord avec vous :
-And crawling on the planet's face
-Some insects called the human race
-Lost in time, and lost in space-And meaning
PS : un grand merci à @PresqueRire, @YannSud, @PierrikFaure, @NBLaurine, @M__ia pour leur aide sur la couleur des médicaments.

Si vous voulez en savoir plus, cet article fait partie de la collection suivante :
Hors Série




1 commentaire:

  1. En tant que fan depuis fort longtemps du rocky horror, ayant participé au projection de film (car on ne regarde pas seulement ce film), avec journaux poignées de riz et porte jarretelle, et en digne fille de mon père atteint de sequelles neuro désopilantes (ha ha), je suis ravie d'être tombée par le biais de docadrenaline, sur cette article. ya vraiment des dingues sur le net (heureusement, de doux dingues)...merci pour la tranche de rire!

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