vendredi 30 octobre 2015

Le rouge est bleu comme une orange



Où l'on parle de la cognition de la perception.



Tout commence par une prise de tête philosophique, se poursuit par de la biologie bêtement mécanique et se termine par tout une autre perception de certains troubles du spectre autistique et schizophrénique.

D'abord, la prise de tête philosophique que je vais résumer très vite parce que d'une part, je ne suis pas philosophe et que d'autre part, je tiens à garder ma tête : ce qui est hors de nous existe-t-il ? Oui, je sais la question a l'air débile, mais figurez-vous que c'est un sujet philosophique abordé depuis au moins le III eme siècle avant notre ère. A l'époque d'ailleurs cette question avait été abordée par un certain Pyrrhon dont la pensée était : "...puisque ne nous pouvons être sûrs ni de l'existence ni de l'inexistence de quoi que ce soit, mieux vaut fermer sa gueule (aphasie) et pas se prendre la tête (ataraxie)...". Je vous passe les avis de Descartes, Kant etautres là-dessus, pour vous dire qu'il existe une théorie philosophique nommée Solipsisme, selon laquelle, en dehors de votre conscience, rien n'existe. Pour le dire autrement, si j'étais solipsiste, pendant que je rédige ce billet, la seule chose réelle serait moi, tout le reste, mon bureau, mon PC, les plantes vertes, la terre, l'univers et le garde-barrière ne seraient que le pur produit de mon imagination. C'est un peu comme vivre dans matrix, mais sans matrice.

Alors on pourrait se dire que le plus sain et de laisser nos amis philosophes tranquilles, et se retirer tout doucement sur la pointe des pieds pour pas les déranger (ce qui est paradoxal car puisque non n'existons pas, on voit pas bien en quoi on les dérange), et aller se prendre un verre. Sauf que, cette théorie est… d'une certaine façon… vraie. Non si, je vous assure, j'ai bien pris mes gouttes ce matin, et je maintiens, il y a une part de vérité. C'est là qu'on va retourner à la biologie de base. Avec un peu de physique de base et de neurophysiologie de base.

Quand nous naissons, notre système d'exploitation est incroyablement minable. Nous n'avons aucun mode d'emploi de nous-même, aucune mise à jour automatique et pour tout bagage nous avons trois ou quatre drivers préinstallés complètement obsolètes depuis plusieurs millions d'années. Ce que je veux dire par là, c'est qu'à la naissance, notre cerveau n'a aucun guide pour comprendre ce que nos récepteurs (nos organes des sens) perçoivent, aucun guide pour prendre une décision, et aucun guide pour agir sur l'environnement (pour contrôler nos membres). Nous avons juste un réflexe de succion qui marche pour nous alimenter et d'autres reflexes archaïques supposés nous protéger, mais qui ne fonctionnent pas. Nous sommes munis d'un réflexe du parapluie (extension des bras lors de la chute en avant, qui, en l'absence d'ailes, ne nous rend que plus ridicule quand on se fracasse la gueule), un réflexe d'enjambement (flexion de la hanche et du genou lors de la percussion du pied sur un obstacle, très utile pour enjamber l'obstacle, si ce n'est qu'en l'absence de force nécessaire pour se tenir debout cela aboutit à une deuxième fracassage de gueule encore plus ridicule), et enfin un reflex de préhension et un reflexe polico-mentonnier qui ne sont même pas comiques.

Bref, le jeune cerveau part de rien et va devoir tout apprendre, en commençant par le mode d'emploi de notre corps. Les mécanismes précis de l'apprentissage de la toute petite enfance sont très mal connus. Cependant le résultat est que le cerveau, d'une façon ou d'une autre, attribue un code à chaque informations perçue. Pour que ce soit plus clair, prenons un exemple très très simple : vous voyez du rouge. En fait votre œil ne voit rien du tout de rouge. Il est simplement excité, au niveau de la rétine, par les photons d'une onde électromagnétique (oui, c'est un truc bizarre en physique quantique, les photons sont à la fois des particules et des ondes) dont la longueur d'onde est situé autour de 550 nm (comme en France on a des normes pour tout, l'AFNOR fixe le rouge entre 499 nm et 605 dans sa classification méthodique générale des couleurs). Bref, votre rétine vous dit qu'elle a été frappée par une lumière de 550 nm et votre cerveau, par expérience, par apprentissages successifs, par comparaison et répétitions, a appris que cela se nommait ROUGE. Si vous lisez bien ma phrase, je n'ai pas écrit que le cerveau VOIT du rouge, mais qu'il apprend que cette lumière se NOMME rouge. En effet ces deux notions sont très différentes.

Pourtant, dans la vie réelle, cette différence à l'air d'être toute théorique : non seulement vous savez ce qu'est le rouge, mais même sans en avoir sous les yeux, vous pouvez imaginer "voir" dans votre tête cette couleur. Bref, le rouge est rouge, vous le reconnaissez, vous pouvez en parler avec les autres, et grâce au langage et à la mémoire, vous pouvez trouver des objets et des chose qui ont cette couleur (des tomates, des fraises, du sang). Cela est tellement évident, qu'a moins d'être daltonien, vous pouvez même vous servir d'une image de cette couleur pour demander à un étranger comment il la nomme. Si vous montrez du rouge à un japonais, il vous répondra "aka" sans que vous n'ayez besoin de poncer le mot dans votre langue (ce qui danse le cas du japonais ne servirait à rien de toute façon).

Le fait que le rouge soit rouge est tellement évident que s'il est possible de décrire avec des mots ce qu'il vous inspire (c'est la passion, l'amour, du vin ou une blessure), ou que si culturellement vous l'avez associé à un sentiment (par défaut en occident le rouge est associé à l'énergie, les publicités nous le rappellent quotidiennement), il vous est par contre impossible de décrire le rouge à quelqu'un qui n'en a jamais vu. On ne peut pas décrire le rouge à une aveugle de naissance, car nous n'avons aucun autre façon de le percevoir qu'avec notre rétine.

Et pourtant, une fois qu'on a dit tout ça…il se trouve que c'est en partie faux. Ce qui est faux, c'est la couleur que vous voyez-vous dans votre tête. Ce que vous vous voyez comme rouge dans votre tête, peut être codé comme ce que vous appelleriez du bleu dans la tête de votre voisin.

Comme en générale c'est là que ça coince, je vais essayer d'être plus clair. Vous et votre voisin, quand vous êtes exposés à une lumière dont la longueur d'onde est de 550 nm, vous allez avoir votre rétine qui enregistre la même information, la communique à vos cerveaux de la même façon, et vos deux cerveaux vont identifier cette information comme étant rouge de la même façon. Vous allez tous les deux nommer cette lumière comme étant du rouge. Mais dans vos têtes respectives, la couleur que vous allez voir est peut-être quelque chose que moi j'appellerai du vert chez vous et du jaune chez votre voisin. Comme je sens bien (je fais ce topo depuis des années) que même comme ça ça reste abstrait pour quelques-uns (y'a pas de honte rassurez-vous), prenons l'exemple d'une vache et d'un anglais : en la regardant, vous voyez tous les deux une vache, vous savez tous les deux que c'est une vache, vous pouvez tous les deux discuter de ce que l'on peut faire (du steak), ou pas faire (de la plongée sous-marine), avec une vache, mais alors que pour vous la vache est une "vache", pour l'anglais, la vache est une "cow".

Bon, après ce superbe blabla, quel rapport avec le réel ? Et surtout dans le monde médical ? (parce que quand même ce blog est un peu neurologique et tout ça). Le rapport tient au fait que :

-> comprendre que votre expérience personnelle des informations qui vous sont données par vos organes des sens est solipsiste (c'est à dire que vous êtes le seul à savoir ce comme que vous percevez comme informations)….

-> permet de comprendre en partie pourquoi il n'est pas possible de comprendre ce que perçoivent les sujets atteints de certains troubles autistiques ou de comprendre ce que perçoivent certains sujets schizophrènes.

Si on reprend l'exemple du rouge, il se peut que devant une lumière rouge, vous et un autistes voyez bien du rouge, sachiez tous le deux que c'est du rouge, puissiez tous les deux nommer cette lumière "rouge", mais vous distinguer l'un de l'autre en :

-> percevant uniquement du rouge pour vous

->percevant du rouge et une forme d'angoisse chez l'autiste.

Autrement dit, au lieu de coder la lumière uniquement avec de la lumière, un cerveau atteint d'autisme, peut coder ce signal avec une composante émotionnelle, ou sonore, ou gustative, ou encore plus complexe.

Attention : ce phénomène n' a rien à voir avec les synesthésies (encore un mot compliqué). Les synesthésies sont des phénomènes où un individu évoque deux choses différentes lors d'une même stimulation sensitive; ce sont souvent des musiciens (me demandez pas pourquoi), qui associent des couleurs aux notes de musiques (la note bleu du jazz) ou des couleurs aux chiffres. Ce phénomène est distinct du précédent dans la mesure où ceux qui en sont "victimes" savent que ce sont deux choses distinctes : ils savent qu'il voient un "2" et que ça la fait penser à du "noir". Dans les troubles autistiques par contre, les sujet ressentent du "rougeangoisse" si on reprend l'exemple j'ai utilisé.

Ce phénomène de perception solipsiste est probablement plus diffus qu'il n'y paraît. Il est probablement en partie responsable de certaines phobies (par exemple je déteste le goût framboise alors que jamais je ne me suis fait agresser par une framboise et que je dispose de tout les stock enzymatique nécessaire à la métabolisation des framboises), de certaines erreurs d'appréciation du langage corporel (par exemple le gars à l'autre bout de la rame de métro qui joue avec son téléphone vous énerve alors que vous ne vous connaissez pas et qu'il ne sait même pas que vous le regardez), ou encore que certaines philies (par oppositions à phobies) soit transculturelles (il y a des européens et des japonais qui ressentent le même plaisir à écouter du Jazz sans pour autant que ce type de musique ne soit culturellement européenne ou japonaise et tout en sachant qu'il existe d'autres européens et d'autre japonais qui assimilent ce truc à du bruit, sans que là encore ils ne soient atteints d'un quelconque trouble auditif).

En conclusion retenez donc que d'une certaine façon, il y a 2300 ans un certain Pyrrhon avait déjà peut-être compris pas mal de choses à la neurophysiologie et que comme lui, il faut sans doute éviter de porter tout jugement de valeur sur la façon dont les autres perçoivent leur environnement (en fait personnellement je n'ai aucune doute là-dessus, mais j'évite de porter une jugement sur la façon dont vous décidez de porter un jugement).

Si vous voulez en savoir plus, cet article fait partie de la collection suivante :
Mécanismes de cognition



3 commentaires:

  1. Avant même de rejoindre le cerveau, le signal est déjà pas forcément le même suivant les gens : il y a une variabilité génétique dans le pic de sensibilité au grandes longueurs d'onde.

    Personnellement j'avais été assez traumatisé par ce texte, qui montrait qu'on peut vivre pendant des années sans se rendre compte qu'on n'a pas d'odorat, et en tirait les conséquences logiques dans d'autres domaines...

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  2. Bien que l'on reconnaisse aisément la "blue note" à l'oreille un peu exercée, celle-ci n'est pas associé à une sensation évoquant le bleu (le bleu étant d'ailleurs plutôt associé à quelque chose de froid et sans émotion dans nos cultures, ce qui est l'opposé de la sensation de la "blue note"). La "blue note" se nomme ainsi car elle vient du blues, lequel se nommerait ainsi car l'inspiration de la musique viendrait d'idées noires, lesquels seraient bleues chez les noirs...

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  3. pas d'accord (mais ça n'engage que moi), le bleu est cultuellement associé au calme ou la tristesse et le terme blues vient de devil blues ou idées noires

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